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L'homme dispersé par Bertrand Podevin

et la transformation du réel

Les succès individuels et collectifs ont un chemin.

Posez-vous un instant sur votre chaise, fermez les yeux et observez votre mental. Rapidement vous allez découvrir une vérité de vie : votre mental vagabonde d’un sujet à un autre, d’une sensation à une autre.

L’humain est dispersé, et nous sommes particulièrement entrainés dans ce processus.

Or, dans l’Accélération du Temps que nous vivons tous (Cf le précédent post), le chemin solide et reproductible pour créer une dynamique de réussite, est notre capacité d’attention.

Ceci étant dit, tous nos interlocuteurs, quels que soient le type d’organisation, ne cessent de répéter les trois grands enjeux de notre temps :

  1. Les talents,
  2. L’engagement,
  3. Et la transformation digitale.

Pour preuve s’il en est, Google, qui vient cristalliser ces trois questions de manière paroxystique.

Y a-t-il un hasard si des séances de méditation de pleine conscience (Mindfullness) y sont organisées et remplies plus rapidement qu’un concert de pop star ?

L’homme à l’origine de ces séances, Chade-Meng Tan, en a même tiré un best-seller mondial « Connectez-vous à vous-même/ une nouvelle voie vers le succès, le bonheur » (Belfond 2014).

Est-ce un hasard aussi, si Daniel Goleman, révélateur de la puissance de l’intelligence émotionnelle dans le management, a écrit un best-seller en 2015 intitulé : « Focus, the Hidden driver of excellence ».

Serait-ce seulement une mode New Age, née entre Big Sur et la Valley ?

 Dans «Matter of Culture » publié en 1964 et traduit en Français sous le titre « Le sens du Bonheur » (Point Seuils sagesses 2006), Krishnamurti disait au sujet de l’esprit attentif : « Si vous écoutez à la fois le son de la cloche et le silence entre ses tintements, c’est cette écoute qui constitue l’attention (…)Voilà pourquoi il importe qu’il y ait de l’espace au sein de l’esprit. S’il n’est pas trop encombré, ni continuellement occupé, il peut alors écouter ce chien qui aboie, le bruit du train qui passe au loin sur le pont, tout en étant pleinement conscient de ce que dit ici et maintenant une personne qui s’adresse à vous. Alors l’esprit n’est pas une chose morte, il est vivant ».

En terme professionnel, n’est-ce pas la métaphore de l’engagement et de la capacité de présence aux signaux faibles, dont tout le monde parle, sans jamais montrer clairement le chemin ?

Paradoxalement, dans chaque organisation, ce qui caractérise les meilleurs talents, c’est le nombre considérable de tâches qu’on leur assigne. Le nombre, parfois considérable, de personnes qui leur rapportent.

Combien de fois voyons-nous des organigrammes où ces managers talentueux se retrouvent avec 15, voir 20 n-1 ?

Ou, combien de fois, devons-nous interdire durant des séminaires la présence des téléphones portables et réglementer de manière stricte leur utilisation. Combien de fois ne vous êtes-vous retrouvé en réunions à répondre ou vos collègues, de manière plus ou moins discrète, à des mails et/ou des sms ?

Notre monde a valorisé l’affairement, comme attribut du pouvoir.

La conséquence directe est mécanique : de la perte en ligne, et l’impossibilité d’anticiper un réel qui n’est déjà plus celui que nous imaginions et pensions contrôler.

L’enjeu central pour chaque individu, équipe ou organisation est donc de créer ce chemin vers ce graal des sportifs de haut niveau : « la zone » (Cf notre post « Prendre le temps, à bras le corps »).

Etre « dans la zone », signifie plein de choses.

Si nous devions en partager seulement une, ce serait entrer dans l’état de concentration mental où nous sommes « focus et spacieux ».

C’est l’unique manière, d’avoir un esprit vivant, pour le dire comme le sage indien.

Et chacun d’entre nous, à un moment ou à un autre de sa vie, a expérimenté cela.

Le joueur de tennis du dimanche connait ce moment où il est concentré sur la balle qui arrive et a simultanément conscience du terrain et de la position de son adversaire en face, pour claquer un coup gagnant.

Nous pourrions égrener une infinité d’exemples, dans le sport, dans la vie quotidienne, dans la vie professionnelle.

Comme par hasard, ces moments sont toujours nourrissant pour l’estime de soi, et pour la cohésion du groupe. Et à bien y regarder, il en existe pleins sur notre chemin.

 Principe de plaisir, principe de réalité

 Souvent lorsqu’on tend un miroir à des managers pour leur montrer qu’ils se mettent individuellement et collectivement en danger car, contrairement aux mots simples de Krishnamurti, ils ne savent plus « ne pas avoir un esprit trop encombré, ou continuellement occupé », l’objection est la même : face au principe de plaisir, le monde de l’adulte nous apprend à nous soumettre au principe de réalité. A savoir, qu’il faut courber l’échine et admettre de se plier à ce flot continu et ininterrompu.

 Certes, mais la vie foisonnante se développe là où les météos sont changeantes et variées, pas en s’enferrant 365 jours par an dans un pays de mousson, d’aridité ou d’orages perpétuels. La question du principe de réalité devient donc un enjeu de changement de regard. La construction de la performance et son maintien à un haut niveau, doit inclure des moments périodiques, hors du flot, pour se permettre de penser le monde, le sentir et l’anticiper.

Quels sont les chemins qui mènent à cette Rome contemporaine qu’est « la Zone » ?

Il y a quelques années, un travail de groupe en anthropologie nous avait amené à recenser 144 techniques de modifications de conscience et d’états particuliers que l’humanité a construit pour pouvoir sursoir à l’angoisse existentielle. Et ceci pour s’en extraire afin de laisser vivre les potentialités créatrices et d’innovation qui permettront la résolution du conflit interne à l’individu ou au groupe.

Ces 144 techniques totalisent environ 1200 exercices. Les chemins sont donc nombreux, pour ne pas être contraint de vivre cette vie de robots dépeinte par Fritz Lang dans « M le maudit » en 1931.

 Pour exemples nous citerons, la concentration (base d’une centaine de technique de méditation), la prise de conscience philosophique, l’observation prolongée,  la prière fervente, l’auto-hypnose, les modifications de la respiration (+ de 200 techniques connues dont le Pranayama), la transe, les Mythes (Contes, Koans, Chan Fu…), les Mantras et psalmodies, le chant continu, le mutisme volontaire,  les derviches tourneurs, les états paniques, les activités interdites (sports extrêmes par exemple), le jeûne, la privation de sommeil, les rêves éveillés, l’orgasme, les danses, les différentes techniques psychanalytiques (Freud, Jung, Reich, Otto Bank, Karen Horney, Victor Frankl, Moreno…), la Gestalt,  le Rolfing….., les modifications posturales (arts martiaux, yoga…), les variations de mouvements (Taï Chi, Qi qong…), l’alpinisme….

 Le premier constat est que la réponse est réellement anthropologique et que chaque culture a construit de multiples cheminements.

Le deuxième est que toutes n’utilisent pas le corps pour désamorcer le mental lorsque celui-ci s’emballe comme un cheval fou ou se rétrécit à force de sur-stimulation.

Le troisième, est que toutes ces techniques, ne sont pas recevables en entreprise. Et cela explique aussi l’engouement pour la méditation : facile à mettre en place, ne nécessitant a priori aucune capacité physique spécifique. Tout le monde peut y goûter. Et comme l’a particulièrement bien décrit le psychiatre Christophe André, cela a, en plus, des vertus thérapeutiques profondes et qui perdurent.

 Le risque de l’absence de cet espace de pratique sans but business direct : le surgissement de la part maudite dans le travail

L'écrivain et philosophe Georges Bataille a écrit un superbe livre en 1949 qui s'intitule "La Part Maudite" où il amène notre pensée à s'orientaliser. À considérer au final, un ying et un yang. Et à nous montrer clairement, qu'il existe consubstantiellement à toutes questions, une part lumineuse et une part "maudite".

Ici, lorsque le cerveau n’a plus « d’espace », là où il n’y a qu’encombrement et occupation, naissent deux risques principaux, deux parts maudites :

  1. L’impossibilité de voir les signaux faibles en émergence dans vos champs de contraintes. Et la perte d’agilité et de faculté d’adaptation de votre équipe et de votre organisation.
  2. Le Burn out, les pratiques addictives comme la consommation de drogues stimulantes (cocaïne, speedball…) ou calmantes (Haschich ou tranquilisants « licites », antidépresseurs, anxiolytiques, initiateurs du sommeil (Stilnox)…). Si un doute existait, il suffit de lire les nombreux articles dans la presse, sur les phénomènes d’addictions (i.e: « Avec le Crystal, l’Allemagne a trouvé la drogue de l’emploi » 1/12/2014…).

 Ces questions sont généralement cachées et collectivement déléguées à la sphère privée alors qu’elles ressortent souvent d’une problématique systémique.

 Est-ce un hasard, si Google, champion du data crunching, innove, en proposant dans le cadre du travail, ces techniques de « développement personnel » et de « bien être » ?

Cette approche du monde à la Google implique que toutes données se modélisent et que le complexe se résoud rationnellement. Pour Google, le paradoxe de la construction d’un business vertueux se traduit par l’autorisation d'un rituel « improductif » sur le lieu de travail.

 En conclusion et pour reprendre les mots du vieux sage indien : « Les grandes choses naissent toujours d’un esprit très silencieux ; et un esprit silencieux n’est pas le fruit de l’effort, du contrôle et de la discipline.(…) Si vous voyez que l’ambition est source de souffrance, et que le désir de mettre fin à l’ambition est lui aussi source de souffrance, si vous voyez très clairement et par vous-même la véracité de ces faits, et que, vous abstenant d’agir, vous laissez agir la vérité, cette vérité suscite alors dans l’esprit un changement fondamental, une révolution totale. Mais cela exige énormément d’attention, de pénétration, de lucidité ».

 Sans vous attacher à ce contenu, mais au processus décrit, vous comprendrez pourquoi la méditation, ou de manière plus générale, ce qui permet d’entrer dans votre silence, est une source inépuisable de centration et de créativité. Pour vous-même, vos équipes et votre organisation.

 Dans « Amy », Oscar 2016 du documentaire, fresque bouleversante sur la vie fulgurante de la chanteuse Amy Winehouse, le chanteur et légende vivante du Jazz, Tony Bennett, 89 ans, offre une pépite dans un chuchotement : « La vie t’apprend comment la vivre, si tu lui en laisses le temps ».

 Un des enseignements les plus riches que m’ont offert ces pratiques, dans toutes les dimensions de ma vie, est de m’amener à être en mesure d’écouter ce qu’il y a de silencieux dans mon silence.

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